Voici un drôle de tabou.
Enfin non, ce n’est malheureusement plus drôle du tout.

Comment être l’ami véritable de quelqu’un duquel je ne peu rire, ni faire l’éloge ou la critique et avec lequel je ne peux me fâcher?
Cela fait trois jours que je tente, sans y parvenir, de rédiger ce post.
C’est dire si chaque jour qui passait rendait plus impérieuse la nécessité de sa rédaction.
Le tabou relève de ce qui ne peut être dit.
En novembre dernier, au cours de l’une des conférences qui se tiennent régulièrement dans les locaux de notre école, une journaliste grand reporter nous lâche, droite dans ses bottes: « Il n’y a pas de pays ni de sujets que je m’interdise de couvrir, Irak, Afghanistan, Iran. Sauf un, Israël. Je refuse c’est trop compliqué, pour ne pas porter de jugement sur l’un ou l’autre… ».
Avait-elle peur d’être taxée d’antisémitisme?
Mettons à son compte qu’elle ne pensait pas pouvoir conserver la distance nécessaire à l’exercice de son métier.
Si l’intention est louable, le blocage est révélateur .
Il semble qu’une pernicieuse maladie contamine les langues, d’une manière générale depuis la Shoah, et plus spécifiquement à la faveur de la récente tuerie préventive à Gaza .
Contaminer par exemple…
En plein journal école du CFJ, en décembre dernier, l’affaire Madoff laisse à sec le gratin de la jet set mondiale. Les annonces de pertes se suivent en chaine, et les banques du monde entier affichent leur exposition à l’arnaque, et la France suit.
Fort de ma grosse info du jour, je bataille en tant que chef du service Eco en conférence de rédaction. Il s’agit de trouver “un appel de une” sur Madoff.
sur l’affaire. Benoitement je propose: “Madoff, la France contaminée“. Le terme était réfléchit, en référence à la vague de fraudes financières massives qui ont successivement touché les places boursières occidentales ces 20 dernières années. Il s’agissait d’exprimer la teneur proprement maladive de l’inconscience de certains de nos concitoyens, que des chiffres imprononçables font monter au 7ème ciel.
Étrangement pas trop de réactions, un début de consensus se profile. Puis tombe la sentence: « Non, contaminer, c’est antisémite ».
Je reste interloqué. On m’apprend alors que Madoff est juif; que contaminer relève du champ lexical
de la maladie, et qu’associé au nom d’un juif, c’est antisémite. Certains changent d’avis, se rallient à l’autocensure, et acquiescent, un peu gênés de ne pas y avoir pensé.
Et voici un mot fusillé. Il convient pourtant sans problème pour islamisme et terrorisme, pour lesquels on parle aussi de fièvre. Le champ lexical de la maladie et de la contamination a en outre fréquemment été employé pour qualifier les agissement de nombreuses têtes brûlées de la finance. Si Jérome Kerviel avait été juif, personne n’aurait osé angler ses articles sur sa santé mentale?
La judaïté de Madoff a t-elle quoi que ce soit à voir avec les vices consubstantiels de l’économie ultra libérale?
Parce que beaucoup de gens peinent à distinguer le sionisme du judaïsme; Israël, des juifs du monde, c’est triste à dire, mais il devient difficile et douloureux de parler des juifs ces derniers temps. Il va pourtant sans dire que l’horreur des sévices subits par le passé par les juifs impose de ne rien oublier. Ces sévices n’exemptent pourtant pas les actuels juifs du monde entier de pouvoir être critiqués, comme tout un chacun, ne serait-ce que pour pouvoir rester en perpétuelle évolution.
Il n’est même pas impossible qu’à la lecture de ces quelques lignes, certains estiment déjà que je suis antisémite. Mes amis juifs sauront ce qu’il en est, et face aux autres je n’ai pas à me justifier.
Il me semble pourtant désolant de recourir à une discrimination pour prétendre en éradiquer une autre. Je ne crois pas que le Tabou puisse apaiser les spectres de notre passé, ni les empêcher de ressurgir. Mieux vaudrait garder les mots à leur place et ouvrir le bon l’œil, pas le borgne.
Voici donc un sacré tabou dont nos cultures ne sont pas prêtes de se décrotter.
C’est qu’il existe, chacun le sait, une cascade de fantasmes, de légendes et de mystères au sujet de nos amis juifs, et ce depuis l’antiquité.
Le standard moral de réserve actuellement de rigueur procède, comme la diabolisation, de ces fantasmes.
En se laissant aller à la facilité de ces fantasmes, on sacralise. La sacralisation alimente encore plus de fantasmes qui alimentent l’intolérance, les légendes, les préjugés…
Ceux là même qu’illustre cette vidéo, d’un âge où les antisémites avaient malheureusement une autre force de conviction que le piètre Dieudonné.