Filantropia, le paradis des tombes perdues

En plein cœur de la  bruyante Bucarest se cache une vaste enclave silencieuse et abandonnée. C’est le cimetière juif de Filantropia, symbole de l’histoire de la communauté juive de Roumanie : décimée et exilée.


Le mur lisse et froid s’étend, interminable et compact, sur l’avenue bucarestoise grouillante et vibrante. L’enceinte d’un vert délavé pourrait abriter sans distinction une prison ou une base militaire. Seule une  étoile de David, sculptée au frontispice, trahit la nature du cimetière juif de Filantropia.

En un crissement, la lourde porte s’entrebâille et laisse apparaître un visage rougeaud au nez vérolé, petit corps ramassé devant une monumentale synagogue. Les petits yeux enfoncés du gardien du cimetière s’illuminent devant le billet tendu par le visiteur, droit de passage obligé pour pénétrer dans le saint des saints. Après avoir tenté sans succès de garder pour lui le dû, Eugène Zilverman, « l’homme d’argent » en allemand, qui semble porter sa seule richesse sur son dos, s’avance, titubant, dans le paradis des tombes perdues. « Grand, grand », mime-t-il en écartant les bras.

Sur un kilomètre de long et 150 m de large s’étalent 280 000 sépultures offertes à la nature. De part et d’autre de l’unique sentier, quelques herbes folles se transforment vite en broussailles puis en forêt. La jungle de ronces  dissimule l’agencement des allées, entretenues en des temps immémoriaux. Dans le chaos le plus total gisent les tombes, éventrées, victimes des tremblements de terre successifs qui ont secoué la capitale. Quelques bouquets sont pourtant discrètement posés sur les tombes les plus récentes et dans l’allée des artistes. Dernière demeure pour les gens célèbres, Filantropia accueillent en silence leurs notes finales.

Les défunts sont seulement dérangés, de temps à autre, par les pétarades du gardien qui conduit fièrement un scooter rutilant, son chien à ses côtés, unique instant de jeu. Eugène, plus préoccupé par la bouteille d’alcool jaune qu’il vient d’acheter, règne en seigneur placide sur ces stèles où les inscriptions en hébreu et en roumain louent la mémoire des disparus. Avalées par le temps, les épitaphes ne sont plus que des signes en braille adressés aux vivants. Des vivants absents pourtant de cette cité des morts tombée dans l’oubli.

Cimetière de Filantropia. (Marine Vlahovic/CFJapprentissage)

Cimetière de Filantropia. (Photo Marine Vlahovic / Cfj Apprentissage)

Cimetière de Filantropia (Marine Vlahovic/CFJapprentissage)

Le cimetière juif de Filantropia compte 280 000 sépultures, pour la plupart en ruine, en plein coeur de la capitale de la Roumanie (Marine Vlahovic / Cfj Apprentissage)

La

Roumanie était l’un des plus gros foyer juif d’Europe de l’Est. Une communauté décimée par la déportation orchestrée avec zèle sous le régime pro nazi d’Antonescu pendant la Seconde Guerre Mondiale. De 280 000 à 380 000 personnes ont péri dans les massacres et les camps de Transnistrie. Puis dans l’après-guerre, il y eut l’émigration massive vers Israël, une alya qui a repris de plus bel à la chute du régime de Ceaucescu, en 1989. Des 800 000 juifs qui vivaient dans la grande Roumanie pendant l’entre-deux guerres, il n’en reste plus que 8 000 aujourd’hui, c’est peu pour pouvoir entretenir et honorer tant de sépultures. De l’autre côté de la Méditerranée, on compte bien 500 000 Israéliens d’origine roumaine. Mais, en plein cœur de Bucarest, le cimetière Filantropia, lui, n’en finit pas de tomber en ruines.

« Personne ne s’en occupe », peste Gabriela Vasili, historienne qui mène ses recherches sur l’art funéraire juif en Roumanie. La cause principale n’est pas le manque d’argent, selon elle, mais une guerre entre mémoire et patrimoine. La Fédération des juifs de Roumanie, responsable de la nécropole, préfère utiliser les fonds reçus de l’étranger pour mettre en place des manifestations ou des programmes autour de l’Holocauste en Roumanie, reconnu officiellement par le gouvernement au début des années 2000. Mais le patrimoine, seule preuve matérielle d’une ancienne présence juive, se délabre :  « Il n’y a déjà plus de juifs ici, le patrimoine va-t-il lui aussi disparaître si l’on continue comme ça ? », tance la jeune femme. En attendant, bien peu de personnes foulent le sol du cimetière : « Il doit y avoir 7 ou 8 visiteurs par semaine », concède Eugène qui, penché sur le registre alphabétique, déchiffre avec peine le nom commençant par la lettre A du dernier mort, enterré en 2008.

Eugène Zilverman, gardien des tombes perdues

Eugène Zilverman, gardien des tombes perdues (Marine Vlahovic / Cfj Apprentissage)

Enchanté  de briser sa solitude, et profitant du soleil qui illumine la demeure éternelle, le cerbère qui veille sur ces défunts oubliés ne peut s’empêcher de s’amuser entre deux crachats: « Si les morts sortaient de leurs tombes, moi je boirais bien une bière avec eux en jouant aux échecs », badine-t-il de sa voix enrouée. Puis il referme sur lui la porte blindée du cimetière de Filantropia, muraille du temps qui recèle encore bien des secrets.

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2 Commentaires

  1. Vlahovic Jean-Yves a ajouté ces quelques mots le 2 juin 2010 | Permalien

    Encore un reportage qui sort des sentiers battus ! Et qui pique la curiosité du lecteur sur le passé de la communauté juive de Roumanie, décimée par la déportation et l’holocauste. Maheureusement, il semble difficile d’en savoir plus dans un premier temps : le nombre des juifs étant restés en Roumanie est infime et ce cimetière à l’abandon risque fort de garder ses secrets pour l’éternité.

  2. Vlahovic Jean-Yves a ajouté ces quelques mots le 2 juin 2010 | Permalien

    Et pourtant, cela vaudrait le coup de fouiller un peu dans l’histoire du pays et de cette communauté, il y aurait sans doute des surprises.

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