Dans la tête des autres Chinois

Ami, entends-tu le chant des poubelles?

A Taïwan, les camions-poubelles circulent en musique. Les mélodies (massacrées) de la Lettre à Elise et de Prière d’une Vierge invitent les riverains à venir jeter leurs ordures. Entre autres utilités…



Lorsque la Lettre à Elise, version synthé en jouet, se fait entendre dans les rues de Taipei, elle n’annonce pas le marchand de glace, mais les éboueurs. Une partie des habitants est déjà sur place pour les attendre, tandis que d’autres affluent à l’appel de Beethoven.  Tous les soirs, sauf le mercredi et le dimanche, à heures et lieux fixes, le camion-poubelle jaune surgit et chacun doit y déposer sa propre poubelle. Certaines résidences s’organisent : une personne est payée pour rassembler les ordures de tout l’immeuble et les porter au point de collecte avec un chariot.

Ces rassemblements sont parfois présentés comme des instants de rencontres et de discussions.  « Cela fait partie des rares opportunités de créer des liens avec les voisins, écrit culture.tw, un site Internet financé par le Conseil des affaires culturelles. C’est le seul moment où vous rencontrez vos semblables. Dans cette société froide et en grande partie indifférente, ce rituel permet de rapprocher les gens cinq fois par semaine, pour cinq à dix minutes seulement. » Une analyse partagée par de nombreux Occidentaux en visite sur l’Ile.

On dépose les ordures en famille

Mais à 20h30, l’intersection de Chengde Road et Wanquan Street, au nord de Taipei, ressemble plus à un arrêt de bus qu’à une réunion de quartier : regards dans le vide et sacs poubelles à la main, une vingtaine de personnes se côtoient en silence, guettant la douce mélodie synonyme de délivrance. D’autres points de collecte sont plus animés. Certains habitants ont décidé de déposer leurs ordures en famille. Ici, un couple galèje en attendant le camion-benne. Là, deux amis discutent en marchant vers le lieu de rendez-vous. Dans Changan West Road, une femme d’une soixantaine d’années collecte les paquets qui lui sont apportés par les riverains et récupère ce qui pourra être revendu. Mais les interactions restent rares.

Si l’organisation de la collecte des ordures à Taïwan peut paraître exotique et contraignante, certains riverains sont étonnés d’apprendre que ce système n’existe pas dans les autres pays. « J’habite juste à côté, raconte Mickael, qui trouve le principe simple et pratique. Et puis, c’est plus hygiénique, ça évite de laisser traîner les poubelles dans la rue toute la journée. »

C’est d’ailleurs ce qui a incité l’Ile à instaurer ce principe de « poubelles qui ne touchent pas le sol » il y a plus de vingt ans. La chaleur et l’humidité aidant, rats et insectes proliféraient autour des dépôts d’ordures, sans parler de l’odeur et des chiens errants.

« Do you speak garbage ? »

En matière de camions-poubelles, les autorités semblent d’ailleurs déborder d’idées. En 2002, le maire de Taïnan, au sud-ouest, a remplacé les mélodies des camions par un « programme d’enseignement de l’anglais », c’est-à-dire trois cents phrases pré-enregistrées !

Source : http://taxibrousse.wordpress.com/2008/03/27/garbage-symphony/

De quoi exaspérer les riverains pourtant enthousiastes au départ. Après avoir été suspendu six mois en 2008, le programme a été réduit il y a peu et promet d’être complètement supprimé. Ce qui pourrait anéantir le rêve de l’ancien maire, qui souhaitait par cette méthode transformer Taïnan en une ville internationale… Mais une autre idée géniale prend le relais : utiliser les camions-poubelles pour transporter des documents officiels entre l’organisme de la ville chargé de l’environnement et ses bureaux locaux.

Timothée Jamin


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Date
mai 12th, 2011

Author
timothee



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