Les formes de l’utopie
Samedi, février 7th, 2009RETROFUTURISME. Visionnaire. Utopiste. Libre. À 86 ans, l’architecte franco-hongrois Yona Friedman séduit urbanistes et intellectuels avec une alternative aux HLM de la banlieue et aux gratte-ciels intra-muros: Paris spatiale. Un projet dessiné en 1958 qui fait encore rêver les Français.
Après la faillite de la ville horizontale des années 70, dont les citoyens les plus défavorisés ont été et sont les premières victimes, Paris essaye de réfléchir à une nouvelle dimension : la ville verticale. Les gratte-ciels du quartier de Bercy, la relance de la Défense avec les tours du studio Morphosis et Jean Nouvel et la Pyramide Delanoë signée Herzog&de Meuron. Des tours pour oublier la “Sarcellite “donc. Mais cela n’est certainement pas un projet ambitieux comme il apparaît dans les renderings multicolores pour les magazines. Il s’agit plus simplement de créer de structures isolées pour fournir des espaces nouveaux aux entreprises qui veulent rester dans Paris intra-muros. Le Grand Paris reste le vrai défi auquel les institutions et les architectes doivent se confronter. Des solutions pour la ville, animal en devenir et terrain de jeu des acteurs politiques et intellectuels, qui puissent être valable à long terme.
Et c’est peut-être parce que sa pensée – tant sur le plan théorique que sur le plan esthétique – arrive à conjuguer la ville verticale avec une dimension intégrée, que le travail de Yona Friedman intéresse à nouveau les architectes.
Né à Budapest en 1923, il s’expatrie en Israël en 1946 où il fait l’expérience de la vie communautaire dans un kibboutz. Définitivement installé à Paris en 1957, il étudie l’habitat préfabriqué et l’esthétique de la simplicité, en prenant ses distances avec Le Corbusier et les grands ensembles en construction en banlieue. « Les villes-satellites les plus modernes ne sont que des villes-dortoirs: leurs habitants ne les ont pas choisies et elles ont été crées de toutes pièces uniquement pour alimenter les usines voisines en énergie humaine ; envahies par l’ennui et abandonnées par la jeunesse dès qu’elle en a la possibilité » explique Friedman.
L’absence de vie, l’isolement, la pratique tayloriste dans l’architecture et la méthode coercitive qu’emprisonne l’habitant dans l’habitat, se confrontent avec la Ville Spatiale de Friedman. Une structure surélevée de 35 mètres au-dessus du sol par un système de pylônes où une nouvelle ville suspendue prendrait place. Paris devient ainsi un vaste damier aérien, comportant toujours le même nombre de cases vides, pour que le citoyen puisse changer la position de son habitat selon ses envies. Une ville mobile, dynamique, constituée par des formes libres et erratiques. Et surtout au service des citoyens. « L’architecte n’est plus le concepteur-organisateur, mais il est un consultant fournissant des connaissances en écologie » souligne-t-il.
Inspiré et inspirateur du courant des architectes métabolistes japonais – Kenzo Tange, Kisho Kurokawa et Kiyonori Kikutake – et du mouvement anglais Archigram, Yona Friedman a été l’un des plus importants représentants de l’architecture utopiste en Europe en marquant le signe d’une époque, les années 60, et en créant un nouveau langage. Peut-être pas trop bien compris dans le passé. L’architecte italien Matteo Costanzo a travaillé avec lui: « Aujourd’hui on retient le courage de ses raisonnements très simples, infantiles même, qui donnent vie à un espace urbain différent, où les citoyens peuvent transformer leur habitat ». Jusqu’à présent ses projets n’ont jamais été réalisés, mais «son message politique a été fondamental pour des architectes comme Bernard Tschumi ou Rem Koolhaas, qui ont réussi a mieux se positionner dans le marché», insiste Costanzo.
Aujourd’hui, la galerie Kamel Mennour à Paris expose ses maquettes, ses vieux collages d’un Paris jamais vu. Prélevées dans son appartement – récemment devenu patrimoine artistique de la Ville -, les maquettes racontent l’univers que Friedman a construit au fil de toutes ces années. Les merzstructures confectionnées à partir d’emballages pharmaceutiques, les griboullis et les macaronis réalisés avec des câbles électriques et les froissés en suspension comme des nuages. « Voir les oeuvres de Yona Friedman dans une galerie est signe d’une vraie acceptation de l’architecture comme discipline artistique – un peu comme la photographie à partir des années 70. Et aussi une prise de conscience de l’ampleur de son travail, trop longtemps négligé », explique Femke Van Heste, chercheuse de sociologie de l’art à l’Université de Rotterdam.
Pour l’avenir de l’Europe, ce futurologue visionnaire, avait proposé la Continent City. Un projet pour éviter l’explosion de la mégalopole, réalité urbaine très polluante et insoutenable, grâce à un réseau de transports entre plusieurs villes. Et la réalité semble rassembler de plus en plus à ça. « Aujourd’hui, qu’est-ce que l’Europe sinon un réseau de 150 villes ? ». L’utopie donc, c’est possible.
Galerie Kamel Mennour, 47 rue saint André de arts 75006 Paris | Yona Friedman. Part 2: Maquettes d’études 06/02 – 07/03





