Paris | canal sMartin
Jeudi, novembre 5th, 2009
Juillet 09 | Les toits de Paris dans le Xe arr.

Juillet 09 | Les toits de Paris dans le Xe arr.

The Butterfat Gang
CONFLIT URBAIN. A propos des jeunes des cités, certains blogs “Skyrock” sont souvent plus exhaustifs que les reportages télé. Cachés dans la toile, dans les commentaires d’un vieux blog, les jeunes nous entrainent dans l’univers linguistique et géographique d’un Paris inconnu. La guerre entre bandes d’ados – parisiennes ou de banlieue, virtuelles ou réels – sont très construites. Un langage qui est fils de l’argot des SMS, d’Internet et de la banlieue. Un univers codifié qui s’alimente de la culture hip-hop et de sa musique. A Courbevoie, c’est le rap de Fossoyeur ou Nino qui racontent la vie dans la cité. C’est L’école de la street, Ghetto et Guerrillapocalypse.
PANAME VS 93. “Ya des coins chaud bouillant ds la capital et qui sont bien plus chaud que nimporte kel banlieu” écrit Alfa dans le blog Les pires quartiers d’IDF. Crée par un étudiant de vingt-six ans, il s’agit d’un vrai manuel sociologique de la lutte entre cités en Ile-de-France, sourcé par l’Insee, L’Express et Le Monde Diplomatique. Comme d’habitude, le dernier post date du 2007, mais les commentaires sont nombreux et très récents.
Un jeune du 95 réplique à un autre keum de Nantes “Le mek de te-nan c un gro rageu parlé ap avk lui c un pti boloss com jlui avé expliké ya lonten“. Les mots disparaissent en laissant place à une série de lettres isolées à décrypter.
photo: anyjazz65

Federica, 25 ans
TÉMOIGNAGE. « En moyenne, je passe en voiture 4 heures par jour. Pendant la nuit je la dépose au niveau -5 d’un parking souterrain du quai de Valmy. C’est ma gardienne portugaise qui m’a trouvé le contact : 110 euros par mois. Pas facile de trouver une place dans le quartier.
Je partage mon bureau entre la maison dans le Xe, l’entreprise de papier pour la quelle je bosse à Ivry-sur-Seine. Et ma voiture.
Il m’évite de penser et de prendre des décisions. Sans mon TOM TOM, je ne pourrais pas travailler. Je bouge dans tout Paris et la proche banlieue pour visiter les agences de communication. Les noms et les rues se mélangent dans ma tête. Je serais perdue sans mon GPS, une voix qui ne me trahit jamais. Elle me rassure dans les zones industrielles et me suggère des raccourcis en ville ».
photos Giulio Zucchini
RETROFUTURISME. Visionnaire. Utopiste. Libre. À 86 ans, l’architecte franco-hongrois Yona Friedman séduit urbanistes et intellectuels avec une alternative aux HLM de la banlieue et aux gratte-ciels intra-muros: Paris spatiale. Un projet dessiné en 1958 qui fait encore rêver les Français.
Après la faillite de la ville horizontale des années 70, dont les citoyens les plus défavorisés ont été et sont les premières victimes, Paris essaye de réfléchir à une nouvelle dimension : la ville verticale. Les gratte-ciels du quartier de Bercy, la relance de la Défense avec les tours du studio Morphosis et Jean Nouvel et la Pyramide Delanoë signée Herzog&de Meuron. Des tours pour oublier la “Sarcellite “donc. Mais cela n’est certainement pas un projet ambitieux comme il apparaît dans les renderings multicolores pour les magazines. Il s’agit plus simplement de créer de structures isolées pour fournir des espaces nouveaux aux entreprises qui veulent rester dans Paris intra-muros. Le Grand Paris reste le vrai défi auquel les institutions et les architectes doivent se confronter. Des solutions pour la ville, animal en devenir et terrain de jeu des acteurs politiques et intellectuels, qui puissent être valable à long terme.
Et c’est peut-être parce que sa pensée – tant sur le plan théorique que sur le plan esthétique – arrive à conjuguer la ville verticale avec une dimension intégrée, que le travail de Yona Friedman intéresse à nouveau les architectes.
Né à Budapest en 1923, il s’expatrie en Israël en 1946 où il fait l’expérience de la vie communautaire dans un kibboutz. Définitivement installé à Paris en 1957, il étudie l’habitat préfabriqué et l’esthétique de la simplicité, en prenant ses distances avec Le Corbusier et les grands ensembles en construction en banlieue. « Les villes-satellites les plus modernes ne sont que des villes-dortoirs: leurs habitants ne les ont pas choisies et elles ont été crées de toutes pièces uniquement pour alimenter les usines voisines en énergie humaine ; envahies par l’ennui et abandonnées par la jeunesse dès qu’elle en a la possibilité » explique Friedman.
L’absence de vie, l’isolement, la pratique tayloriste dans l’architecture et la méthode coercitive qu’emprisonne l’habitant dans l’habitat, se confrontent avec la Ville Spatiale de Friedman. Une structure surélevée de 35 mètres au-dessus du sol par un système de pylônes où une nouvelle ville suspendue prendrait place. Paris devient ainsi un vaste damier aérien, comportant toujours le même nombre de cases vides, pour que le citoyen puisse changer la position de son habitat selon ses envies. Une ville mobile, dynamique, constituée par des formes libres et erratiques. Et surtout au service des citoyens. « L’architecte n’est plus le concepteur-organisateur, mais il est un consultant fournissant des connaissances en écologie » souligne-t-il.
Inspiré et inspirateur du courant des architectes métabolistes japonais – Kenzo Tange, Kisho Kurokawa et Kiyonori Kikutake – et du mouvement anglais Archigram, Yona Friedman a été l’un des plus importants représentants de l’architecture utopiste en Europe en marquant le signe d’une époque, les années 60, et en créant un nouveau langage. Peut-être pas trop bien compris dans le passé. L’architecte italien Matteo Costanzo a travaillé avec lui: « Aujourd’hui on retient le courage de ses raisonnements très simples, infantiles même, qui donnent vie à un espace urbain différent, où les citoyens peuvent transformer leur habitat ». Jusqu’à présent ses projets n’ont jamais été réalisés, mais «son message politique a été fondamental pour des architectes comme Bernard Tschumi ou Rem Koolhaas, qui ont réussi a mieux se positionner dans le marché», insiste Costanzo.
Aujourd’hui, la galerie Kamel Mennour à Paris expose ses maquettes, ses vieux collages d’un Paris jamais vu. Prélevées dans son appartement – récemment devenu patrimoine artistique de la Ville -, les maquettes racontent l’univers que Friedman a construit au fil de toutes ces années. Les merzstructures confectionnées à partir d’emballages pharmaceutiques, les griboullis et les macaronis réalisés avec des câbles électriques et les froissés en suspension comme des nuages. « Voir les oeuvres de Yona Friedman dans une galerie est signe d’une vraie acceptation de l’architecture comme discipline artistique – un peu comme la photographie à partir des années 70. Et aussi une prise de conscience de l’ampleur de son travail, trop longtemps négligé », explique Femke Van Heste, chercheuse de sociologie de l’art à l’Université de Rotterdam.
Pour l’avenir de l’Europe, ce futurologue visionnaire, avait proposé la Continent City. Un projet pour éviter l’explosion de la mégalopole, réalité urbaine très polluante et insoutenable, grâce à un réseau de transports entre plusieurs villes. Et la réalité semble rassembler de plus en plus à ça. « Aujourd’hui, qu’est-ce que l’Europe sinon un réseau de 150 villes ? ». L’utopie donc, c’est possible.
Galerie Kamel Mennour, 47 rue saint André de arts 75006 Paris | Yona Friedman. Part 2: Maquettes d’études 06/02 – 07/03

CONFLIT URBAIN. Ils se donnent rendez-vous sur un vieux blog Skyrock, karim750101. Le dernier post remonte au 27 août 2005. Mais les derniers commentaires, bien cachés derrière l’apparence d’un site abandonné, sont au nombre de 2024. Les appartenants aux bandes de Paris se mettent en avant, s’insultent, se provoquent. Comme s’il s’agissait d’un groupe de gangsters qui se passent des messages secrets dans une zone industriel.
Le commentaire le plus récent a été posté il y a 40 minutes. “MAIS PUT1 ARETEZ LES FRERES YA DES COINS CHAUDS DANS TOUT LES ARRONDISSEMENTS DE PANAME ET SES LES CITES QUI COMPTE PAS LES ARRONDISSEMENTS ET TOUT LES ARRONDISSEMENTS A PARTIR DU 10 ONT DES CITES CHAUDE” a posté hier PANAME UNITED. Paris Nord Sale insulte Panam Sud: “GARDEZ LA PECHE LES PUTES DU SUD VOUS NOUS FEREZ TJ AUTANT MARREZ LES AMATEURS LOL“. Morsay vient de la banlieue: “moi jdi les kartiers 2 panam kon respecte en banlieue c barbes, riket, cambrai, pdf, clicli ca c la mif, pdv, gab, danube, belleville, la brilla, srelpa, la banane,la tourj“.
Parce que c’est ça finalement. Classement et respect. Chaque personne qui poste un commentaire récrit le classement des quartiers chauds. Des quartiers – des tieks – qu’on respecte. Après, c’est la confrontation. Chaque bande, HLM, cité, rue ou quartier, est en guerre contre un autre. La Grange Aux Belles contre Rebeval. Place de Fêtes contre Danube. Glacière contre Alésia. Et chaque arrondissement a son rap. Le XVIIIe, c’est le rap militant. Les “mecs de Jaurès” écoutent RDG.
Comme les bandes de Chicago des années 20, les bandes parisiennes d’aujourd’hui communiquent dans les interstices virtuels de la société contemporaine: les commentaires d’un blog abandonné il y quatre ans.
ART. Publié dans les pages du spectaculaire magazine Le Tigre, on découvre le travail d’une artiste française, Armelle Caron. Elle a rangé cinq villes. Paris – dans l’image -, New York, Berlin, Istanbul et Tamarac.
Le Tigre, curieux magazine curieux. 104 pages | 6,80 euros
HISTOIRE. Sur la carte de Paris, la Seine ressemble à la bosse d’un chameau. Plusieurs sont les histoires concernantes cette rivière. Comme l’Inconnue de la Seine. Il s’agit de la légende d’une fille qui se suicide. Le corps de l’Inconnue est repêché dans la Seine et un employé de la morgue, séduit par sa beauté, décide de faire un moulage en plâtre de son visage. Au cours des années suivantes, les bohèmes parisiens utilisent la masque de l’Inconnue comme ornement sur les murs de leurs maisons.
Paradigme esthétique du début 1900, cette figure légendaire est présente dans la production littéraire de Camus, Rilke, Louis Aragon. Et dans les photos de Man Ray. Selon l’affichiste George Villa qui tenait cette information de son maître Jules Lefebvre, l’empreinte fut prise sur le visage d’une jeune modèle qui mourut de tuberculose vers 1875.
CRIMINALITE. J’habite dans le 10e mais je ne vois rien de ce qui se passe pendant la journée. Ou la nuit. Agressions, drogues, braquages, incendies, accidents… Risk in Paris enregistre toutes ces informations. Un blog citoyen qui utilise la géolocalisation pour connaître “les faits divers autour d’une adresse dans la région parisienne pour pouvoir mesurer sa sécurité“. En signalant les accidents grâce à la technologie Google Maps on découvre l’historique de la violence urbaine dans notre quartier.
En suivant la meme logique du site parisien, Spot Crime, montre la vie criminelle de New York. A Londres c’est sur le site officiel de la police, Met’s Crime Mapping, qu’on peut visualiser les crimes, quartier par quartier.

Bar de l'entracte © Brice Canonne
HISTOIRE. Marcel debout, derrière le comptoir. Les mains sèches serrent une éponge rose. “J’habite en haut avec mon chat“. Il sorte le carnet des vaccinations. ”Pendant la journée il se promène dans le coins, mais le soir je l’enferme dans la pièce. Il pourrait se perdre“.
Portes et fenêtres n’empêchent pas le passage du vent. Le velour du banquette ne brille plus. Marcel passe l’éponge sur les tables. Il prend une bouteille de rouge. Un coup d’oeil à l’étiquette et le bouchon saute. PLAY. On écoute le cd de Barbara – le seul de la collection de Marcel.
Juste en face, les acteurs - très maquillés - du film Coco sortent du Théâtre du Palais Royal pour fumer. Ils tournent toute la nuit.
Marcel pose un petit plateau sur la table. Un peu de fromage et un bout de pain. Une femme fume dehors, le rouge à lèvres sur la coupe de champagne. Elle rigole et on entend les bronches grogner.
Bar de l’entracte. 47, rue Montpensier 75001 Paris
LA VILLE QUI N’EXISTE PLUS. “L’Europe s’est déplacée pour voir des marchandises” dit Hippolyte Taine en 1855. Ces marchandises ont fait rêver 50 millions de visiteurs lors de l’Exposition universelle du 1900. L’organisation de l’événement – du 15 avril au 12 novembre - a coûté 18.746.186 $. Le vrai spectacle était la présence de l’électricité et de la technologie dans toutes ses applications. On entend pour la première fois le mot télévision. La grandeur de l’architecture. La splendeur des distractions. L’industrie de plaisance.
“Les expositions universelles furent une école où les foules écartés de force de la consommation se pénètrent de la valeur d’échange des marchandises jusqu’au point de s’identifier avec elle: Il est défendu de toucher aux objets exposés”. Elles donnent ainsi accès à une fantasmagorie où l’homme pénètre pour se laisser distraire. Extrait de Grandville ou les expositions, Walter Benjamin.
Le Palais du Trocadero est un exemple d’architecture éphémère. Démolit en 1937, c’est une oeuvre de l’architecte français Jean-Antoine-Gabriel Davioud, auteur du Théâtre du Châtelet, du Théâtre de la Ville et de la fontaine de Saint-Michel. Fasciné par l’architecture orientale en vogue au début du siècle, il dessinera aussi le Temple de la Sybille sur l’ Ile du Belvédère au parc des Buttes-Chaumont.
Le trottoir roulant. Il marche à deux vitesses: 4,2 km/h et 8,5 km/h. Il est installé sur un viaduc à 7 m de haut et court sur 3 km, du quai Branly, à l’Ecole militaire, jusqu’aux bords de Seine.
Palais de l’Electricité et Château d’Eau. De style Louis XV, il se creuse en forme de grotte et s’étage en vasques superposées jusqu’à un large bassin agrémenté de jets d’eau. La quantité d’eau fournit est de 2000 litres à la seconde.
Le pavillon du guide remboursable du journal Le Matin. Il rembourse à ses acheteurs les 2 francs qu’il coûte et les fait participer à d’innombrables avantages et cadeaux offerts par le commerce français aux visiteurs de l’exposition. Le journal, lancé en 1883 par le groupe de financiers américains Chamberlain and Co est disparu en 1944.
Le pavillon Lèfevre-Utile (LU). La marque nantais, aujourd’hui rachetée par le groupe Danone, proposait ses produits dans son propre pavillon. L’architecte Auguste Bluysen, qui dessinera Le Grand Rex en 1932, construit une tour en forme de phare de 36 mètres de haut. Le phare s’illumine chaque nuit avec le monogramme LU illuminé.
ARCHITECTURE. “Dans les années 1950, la rénovation de la ville historique s’engage, parfois avec un violence irrémédiable pour certains sites comme Ménilmontant ou Les Halles. Des quartiers entièrement neufs sont ainsi aménagés, sans lien avec leur environnement et en reniement de leur passé”. Extrait de Paris visite guidée par Philippe Simon.
Sous l’impulsion de la croissance économique et de l’envie de reconstruire une société nouvelle, les années 60 sont marquées par des expériences utopistes – heureusement jamais réalisées.
Le Team X - Louis Kahn, Kenzo Tange, Kiyonori Kikutake, Kisho Kurokawa et Fumihiko Maki entre autres – concevait “la société humaine comme un processus dans le développement cosmique de l’atome à la nébuleuse“, comme explique le manifesto du métabolisme, le Taisha Kenchiku Ron. Plus simplement il s’agissait de la recherche d’un idéal pour la ville du future. Une grande machine qui aurait pu fonctionner pour toujours. Sans limites. Des megastructures qui bougent dans le ciel, ou des villes cachées sous la terre.
” Unlike the architecture of the past, contemporary architecture must be changeable, moveable and capable of meeting the changing requirements of the contemporary age. In order to reflect dynamic reality, what is needed is not a fixed, static function, but rather one which is capable of undergoing metabolic changes ” explique l’architect japonais Kiyonori Kikutake.
Paris n’échappe pas à la tentation de rêver son futur. Après la révolution haussmanienne du XIX siècle, pendant les années 60 un certain nombre d’architectes proposent un nouveau modèle de développement. Jamais réalisés, les projets des architectes Yona Friedmann et Paul Maymont montrent, aujourd’hui, Paris sous un filtre rétro-futuriste, en posant une question vitale. Qu’est-ce qu’on attend de l’avenir ? Comment peut-on imaginer Paris dans le 2050 ?
LIVRES. Le dernier essai de l’architecte italien Franco La Cecla, Contre l’architecture, est le genre de livre que j’adore. 115 pages, couverture monochrome et des histoires inédites.
1. La Courneuve 4000 SUD | En mars 1956, dans la banlieue nord de Paris, commence la construction d’une cité de 4000 logements. Les architectes Clément Tambuté et Henri Delacroix sont chargés du projet.
Les 4000 de La Courneuve sont construits en béton et selon les techniques les plus performantes de l’époque, à savoir le béton coulé sur place, l’utilisation du chemin de grue et les coffrages en tunnel. Le principe de la technique dite « du chemin de grue », permettant de réaliser de façon rationnelle de longues barres ponctuées de quelques tours, consiste à utiliser une voie ferrée sur laquelle roule la grue qui élève les composants et disposant ainsi, de part et d’autre de son « chemin », plusieurs immeubles rectilignes. La logique industrielle de la réalisation des 4000 est typique du taylorisme appliqué au secteur du bâtiment : répétition du travail et spécialisation des tâches organisées selon un planning très strict. Les façades des barres des 4000 illustrent parfaitement ce principe. Chaque façade est constituée de panneaux, toujours le même, dans lequel est insérée, à chaque fois, la même fenêtre coulissante. L’apparente variation de couleur consiste à inverser les panneaux, la couleur une fois à gauche, une fois à droite. Extrait de tourisme93.com
Depuis des années cette cité est victime de la criminalité, de l’isolement et de l’indifférence des institutions. L’anthropologue Alessia De Biase recueille les histoires des gens que habitent la cité. Pour comprendre comment sortir de l’anonymat – de la faillite ? – des formes architecturales et s’approprier, et domestiquer, les espaces. laacourneuve.wordpress.com
2. Le quartier dortoir . La laideur de la banlieue est liée au confinement dans l’espace domestique de la famille ouvrière, de la réduction de la vie à un théâtre d’ombres privées.
3. Renzo Piano, Columbia University et Harlem. Ou comment un architecte n’arrive pas à s’imposer face à un client trop puissant.
Contro l’architettura, Franco La Cecla | Bollati Boringhieri, 2008

METRO. Assis dans un wagon de la ligne 5 – ma ligne – je me suis posé la question suivante: dans quelle mesure je suis conscient d’être sous la place de la République quand j’y passe en métro ? Et, en marchant vite pour les couloirs d’une station – blanche et carrelée comme toutes les autres stations parisiennes -, je me rends compte de la matérialité des objets, des affiches, des murs qui m’entourent?
“Le métro (…) n’est pas un non-lieu, pour moi en tout cas, ni pour ceux qui y font régulièrement le même trajet. Ils y ont des souvenirs, des habitudes, y reconnaissent quelques visages et entretiennent avec l’espace de certaines stations une sorte d’intimité corporelle mesurable au rythme de la descente dans la volée d’escaliers, à la précision du geste qui introduit le ticket dans la fente du portillon d’accès ou l’accélération de la marche quand se devine à l’oreille l’arrivé de la rame au bord du quai“.
Extrait de Le métro revisité, Marc Augé.
AMOUR METROPOLITAIN. Chaque jour, 4 millions de voyageurs parcourent un bout des 214 kilomètres de rails qui sillonnent tout Paris. Ils lisent un journal. Ils s’endorment. Ils s’insultent. Ils fixent le vide en écoutant de la musique. Ils se maquillent. Ils tombent amoureux. Et ils se recherchent après. Sur internet.
Le matin, il fait froid. Fred2Paris descend les escaliers du métro comme un passage vers un univers inconnu. Toujours trop de monde dans les wagons. Sommeil. Une lumière acide dérange la vue. Pas de dialogue. Fatigue. Il jette un coup d’œil à sa montre. Il vient de se réveiller et il est déjà en retard. Tout d’un coup, l’imprévu. Le stress de ce Parisien trouve refuge dans un amour inattendu. Elle lit un roman. La musique trop forte d’un ipod se mélange au bruit métallique des rails. Seulement trois arrêts pour croiser son regard. Les manteaux s’effleurent. Fred2Paris est tombé amoureux de cette “jeune fille brune, la peau légèrement mate, de magnifiques yeux verts avec un bonnet en laine noire”. Deux arrêts et il est temps de descendre. Comme lui, les 250.000 célibataires qui habitent à Paris pensent trouver l’âme sœur dans les wagons du métro et sur les quais de gares. Ils y croient profondément, avec le désespoir romantique des adolescents. En arrivant au travail, Fred2Paris se connectera à Internet pour la retrouver.
Depuis 2007, dilelui.com a recueilli 50.000 messages. Jérôme Boudot, responsable du site, explique qu’il y a “une chance sur quinze de recevoir une réponse“. L’espoir de retrouver la personne renforce la croyance et la profondeur du sentiment. Ainsi deux inconnus se cherchent sur Internet avec l’illusion dangereuse d’être le couple parfait. Le moyen virtuel correspond bien à l’artificialité du sentiment.
Au contraire des sites de rencontres comme meetic.com, les internautes qui utilisent dilelui.com, paribulle.com et terevoir.fr, sont à la recherche d’une personne précise. De la “vraie âme sœur”. Et pas simplement une rencontre quelconque. Puristes du désir, ils gardent un côté maniaque en refusant la simple rencontre, mais en poursuivant la re-rencontre.
“L’underground love est une vieille tradition qui commence avec Les souffrances du jeune Werther de Goethe“, explique l’écrivain Alain de Botton. “Il s’agit de tomber amoureux très sérieusement de quelqu’un en postulant que l’essence de l’amour se situe dans l’inconnu: dans ce contexte, le charme d’une personne est son mystère. En ne connaissant pas la personne on peut facilement composer son identité à notre guise“. Selon de Botton, cette tendance à tomber amoureux dans les transports publics appartient à la culture occidentale. “Je suis sûr qu’à Londres aussi, chaque minute, quelqu’un tombe amoureux dans le métro“. Dans la capitale allemande c’est le site même de la BVG, la compagnie des transports berlinois, qui recueille les messages des amoureux métropolitains. Ils racontent les mêmes histoires. Mais il ne faut pas toujours se méfier des annonces sucrées et des jolis mots. En cas d’abus ou d’harcèlement, la BVG s’engage à sortir son « carton rouge » pour les internautes les moins respectueux: ils ne pourront plus publier leurs messages.
En France, une enquête de l’Insee montre que 77 % des Français ont déjà été séduits par un inconnu dans les transports en commun. Depuis 30 ans la rubrique de Libération Transport amoureux fait beaucoup parler de ce phénomène. Les annonces ont eu un rôle important pour témoigner la libération sexuelle en racontant les histoires d’amour de Paris depuis les années 70.
En 2007, l’artiste Sophie Calle s’intéresse au sujet. Elle installe dans métro de Toulouse un clavier pour écrire des messages aux inconnus rencontrés dans le metro. Le texte était transmis en temps réel sur des grands écrans placés sur le quai. Pathologie amoureuse, désir irrésistible, dépendance affective. Comment expliquer cette vague romantique dans la saleté du métro? “Le décor improbable du métro ne fait qu’accroître le désir : le beau qui côtoie le sordide, bouleverse” explique Alain de Botton.
Syndrome de Paris
49 ans, Il habite en Arizona. Ce militaire américain a posté sa photo en uniforme pour se faire reconnaître. Il était en voyage à Paris quand il a croisé sa “petite french” sur la ligne 1. Depuis son retour, il n’arrête pas de rêver d’elle. “Peut-être rêve-tu de moi aussi?”. Ils ne se sont jamais parlés, mais il est sûr qu’elle est la femme da sa vie. Touriste endurcit par les symbologies de Paris. Nostalgie d’un amour qui n’existe pas. Coup de foudre. Fantasme sexuel.
Les annonces des touristes américains tombés amoureux à Paris existent par centaines. Le site craigslist.org recueille l’histoire de ces regards. D’un petit mot sans suite. Un Américain de 22 ans a partagé sa visite à l’exposition Picasso et les maîtres avec une jeune fille. Il ne l’a jamais oubliée depuis. Un autre sur la trentaine a dansé dans une boîte parisienne avec un “good french kisser“. Depuis qu’il est rentré à Seattle il ne pense qu’à lui. Plus loin, un homme de Los Angeles cherche son “red head“, rencontré dans l’église mormone à coté du Louvre, pour prendre un café. Ou plus. En avril 2008, une américaine reçoit un billet d’avion NY-Paris comme cadeau d’anniversaire. Elle passe ses journées assise au café La Frégate à échanger des regards avec le serveur. « Je pense que tu m’aimes, mais on a jamais parlé », elle écrit sur le site, « J’avais une robe prune, tu m’as dit bonsoir, mais je n’ai pas répondu. Écris-moi, s’il te plait ».