
INTERVIEW(S). Les tours nous entourent. Elles font désormais partie de la silhouette naturelle de chaque ville : dans le monde les bâtiments de plus de 200 mètres de haut sont au nombre de 15 000. Mais dans le skyline de Paris, une vaste esplanade grise de toits de tôle, se distinguent seulement la Tour Eiffel et la Tour Montparnasse. Depuis quelques années les projets de construction de tours et gratte-ciel se multiplient. La ville verticale s’impose dans l’avenir de la capitale parisienne en se proposant comme symbole de modernité et de progrès. Mais les avis sont partagés et les critiques multiples. La guerre aux tours est un combat qui dure depuis des années.
Comment le gratte-ciel est devenu un symbole de modernité ?
Bernard Huet. « Le gratte-ciel moderne est devenu un objet irrationnel anti-économique et absurde que la crise linguistique a totalement vidé de sa substance signifiante. D’abord, support du signe publicitaire, il s’est transformé en signe vide par excellence de l’espace moderne euclidien, isotrope, homogène. Sa mort est proche et il rejoint déjà au musée des grands mythes populaires les ‘villes flottantes et volantes’ chargées de toutes les potentialités catastrophiques et apocalyptiques d’une société agonisante et convulsionnaire. Le cinéma commercial ne s’y trompe pas qui associe le gratte-ciel, le Zeppelin et le paquebot aux terreurs primitives de l’humanité, l’incendie, l’inondation et le tremblement de terre ». Extrait de L’Architecture d’Aujourd’hui, 1975.
Au contraire des images cinématographiques, le gratte-ciel trouve sa place légitime dans la société individualiste et consumériste d’aujourd’hui.
Frank Lloyd Wright. « Les gratte-ciel n’ont pas de vie propre, pas de vie à donner, n’en recevant aucune de la nature de la construction. Aucune. Et ils n’ont pas de relations avec les alentours. Parfaitement barbares, ils se dressent sans égards particuliers pour ces alentours, ni les uns pour les autres ; ils n’ont d’autre objet que de gagner la course ou d’attirer le locataire. L’espace cet élément psychique plein de charme de la ville américaine a disparu. À la place de ce sentiment subtil s’est installé le resserrement haut et étroit. L’enveloppe des gratte-ciel est sans morale, sans beauté, sans permanence. C’est une prouesse commerciale ou un simple expédient. Les gratte-ciel n’ont pas d’idéal unitaire plus élevé que le succès commercial ». Extrait de La tyrannie du gratte-ciel, 1930.
Méga-chantiers et consumérisme sont donc inséparables. Aujourd’hui Dubai, avec les gratte-ciel Burj Dubai (800 m) et Al Burj (700m), en est l’exemple, et la dérive, le plus évident.
Mike Davis. « De fait, Dubai est l’incarnation du rêve des réactionnaires américaines – une oasis de libre-entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d’opposition (ni élections, d’ailleurs). Comme il se doit dans un paradis de la consommation, sa fête nationale – non officielle -, qui définit aussi son image planétaire, est la fameux Festival du Shopping, parrainé par les vingt-cinq centres commerciaux de la ville. Ce grande moment de folie consumériste démarre tous les 12 janvier et attire pendant un mois quatre millions de consommateurs haut de gamme, provenant du Moyen-Orient et d’Asie du Sud ». Extrait de Le stade Dubai du capitalisme, 2007.
Quels sont les risques de la ville verticale ?
Paul Virilio. « Aujourd’hui, on vit la fin de la trame viaire, c’est-à-dire du contact avec le sol, la route, la rue, au profit d’une perception survolée et lointaine : celle des hélicoptères qui survolent la ville, ou des voitures qui passent à toute vitesse, sur une autoroute. On ne perçoit plus qu’à distance, c’est-à-dire de haut ou de loin. Les pouvoirs jouent la dissuasion pour que les gens restent chez eux. Chacun va se prémunir encore plus contre des agressions possibles. Les ghettos, qu’ils soient de pauvres ou de riches, ne cessent de se fortifier ». Extrait d’une interview parue dans Libération le 20 décembre 2005.
Comment les gates-communities s’intègrent-t-elles à l’identité de la ville verticale ?
Thierry Paquot. « La tour comme les gated communities vont contre une certaine conception de la ville : une ville du partage, accessible à tous, qui ne discrimine pas selon des critères de revenus ou socio-culturels comme la religion, l’âge ou la pratique sexuelle. Errer dans une ville comme bon me semble dans la plus grande sécurité possible me convient très bien. Qu’on me prive de pouvoir circuler, via des tours ou des rues résidentielles privées protégées par des vigiles, c’est une négation de l’idéal que j’aie de la ville. Je pense que la grande force de la ville que Beaudelaire a si bien poétisée, c’est précisément cette possibilité de s’y sentir chez soi, de pouvoir entrer dehors ». Extrait d’une interview du magazine mouvements.info.
Voici un article de La revue de l’Urbanisme pour plus d’informations sur les tours et la ville verticale.