Nostalgie d’un amour RAT(é)P
22 janvier 2009AMOUR METROPOLITAIN. Chaque jour, 4 millions de voyageurs parcourent un bout des 214 kilomètres de rails qui sillonnent tout Paris. Ils lisent un journal. Ils s’endorment. Ils s’insultent. Ils fixent le vide en écoutant de la musique. Ils se maquillent. Ils tombent amoureux. Et ils se recherchent après. Sur internet.
Le matin, il fait froid. Fred2Paris descend les escaliers du métro comme un passage vers un univers inconnu. Toujours trop de monde dans les wagons. Sommeil. Une lumière acide dérange la vue. Pas de dialogue. Fatigue. Il jette un coup d’œil à sa montre. Il vient de se réveiller et il est déjà en retard. Tout d’un coup, l’imprévu. Le stress de ce Parisien trouve refuge dans un amour inattendu. Elle lit un roman. La musique trop forte d’un ipod se mélange au bruit métallique des rails. Seulement trois arrêts pour croiser son regard. Les manteaux s’effleurent. Fred2Paris est tombé amoureux de cette “jeune fille brune, la peau légèrement mate, de magnifiques yeux verts avec un bonnet en laine noire”. Deux arrêts et il est temps de descendre. Comme lui, les 250.000 célibataires qui habitent à Paris pensent trouver l’âme sœur dans les wagons du métro et sur les quais de gares. Ils y croient profondément, avec le désespoir romantique des adolescents. En arrivant au travail, Fred2Paris se connectera à Internet pour la retrouver.
Depuis 2007, dilelui.com a recueilli 50.000 messages. Jérôme Boudot, responsable du site, explique qu’il y a “une chance sur quinze de recevoir une réponse“. L’espoir de retrouver la personne renforce la croyance et la profondeur du sentiment. Ainsi deux inconnus se cherchent sur Internet avec l’illusion dangereuse d’être le couple parfait. Le moyen virtuel correspond bien à l’artificialité du sentiment.
Au contraire des sites de rencontres comme meetic.com, les internautes qui utilisent dilelui.com, paribulle.com et terevoir.fr, sont à la recherche d’une personne précise. De la “vraie âme sœur”. Et pas simplement une rencontre quelconque. Puristes du désir, ils gardent un côté maniaque en refusant la simple rencontre, mais en poursuivant la re-rencontre.
“L’underground love est une vieille tradition qui commence avec Les souffrances du jeune Werther de Goethe“, explique l’écrivain Alain de Botton. “Il s’agit de tomber amoureux très sérieusement de quelqu’un en postulant que l’essence de l’amour se situe dans l’inconnu: dans ce contexte, le charme d’une personne est son mystère. En ne connaissant pas la personne on peut facilement composer son identité à notre guise“. Selon de Botton, cette tendance à tomber amoureux dans les transports publics appartient à la culture occidentale. “Je suis sûr qu’à Londres aussi, chaque minute, quelqu’un tombe amoureux dans le métro“. Dans la capitale allemande c’est le site même de la BVG, la compagnie des transports berlinois, qui recueille les messages des amoureux métropolitains. Ils racontent les mêmes histoires. Mais il ne faut pas toujours se méfier des annonces sucrées et des jolis mots. En cas d’abus ou d’harcèlement, la BVG s’engage à sortir son « carton rouge » pour les internautes les moins respectueux: ils ne pourront plus publier leurs messages.
En France, une enquête de l’Insee montre que 77 % des Français ont déjà été séduits par un inconnu dans les transports en commun. Depuis 30 ans la rubrique de Libération Transport amoureux fait beaucoup parler de ce phénomène. Les annonces ont eu un rôle important pour témoigner la libération sexuelle en racontant les histoires d’amour de Paris depuis les années 70.
En 2007, l’artiste Sophie Calle s’intéresse au sujet. Elle installe dans métro de Toulouse un clavier pour écrire des messages aux inconnus rencontrés dans le metro. Le texte était transmis en temps réel sur des grands écrans placés sur le quai. Pathologie amoureuse, désir irrésistible, dépendance affective. Comment expliquer cette vague romantique dans la saleté du métro? “Le décor improbable du métro ne fait qu’accroître le désir : le beau qui côtoie le sordide, bouleverse” explique Alain de Botton.
Syndrome de Paris
49 ans, Il habite en Arizona. Ce militaire américain a posté sa photo en uniforme pour se faire reconnaître. Il était en voyage à Paris quand il a croisé sa “petite french” sur la ligne 1. Depuis son retour, il n’arrête pas de rêver d’elle. “Peut-être rêve-tu de moi aussi?”. Ils ne se sont jamais parlés, mais il est sûr qu’elle est la femme da sa vie. Touriste endurcit par les symbologies de Paris. Nostalgie d’un amour qui n’existe pas. Coup de foudre. Fantasme sexuel.
Les annonces des touristes américains tombés amoureux à Paris existent par centaines. Le site craigslist.org recueille l’histoire de ces regards. D’un petit mot sans suite. Un Américain de 22 ans a partagé sa visite à l’exposition Picasso et les maîtres avec une jeune fille. Il ne l’a jamais oubliée depuis. Un autre sur la trentaine a dansé dans une boîte parisienne avec un “good french kisser“. Depuis qu’il est rentré à Seattle il ne pense qu’à lui. Plus loin, un homme de Los Angeles cherche son “red head“, rencontré dans l’église mormone à coté du Louvre, pour prendre un café. Ou plus. En avril 2008, une américaine reçoit un billet d’avion NY-Paris comme cadeau d’anniversaire. Elle passe ses journées assise au café La Frégate à échanger des regards avec le serveur. « Je pense que tu m’aimes, mais on a jamais parlé », elle écrit sur le site, « J’avais une robe prune, tu m’as dit bonsoir, mais je n’ai pas répondu. Écris-moi, s’il te plait ».
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