Quand la mère monte

Posted onMarch 8, 2010 
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C’est un total hasard de calendrier si je débrousaille ce blog en cette journée de la femme. Et je vais vous le prouver en vous parlant de la mère.

Vous l’avez sans doute remarqué, vous aussi, le soir des Césars, ce n’est pas seulement le triomphe d’un espoir féminin ou masculin (qui peut AUSSI être “meilleur acteur”désormais, mais ça c’est une autre histoire) c’est surtout la consécration de maman. Si aucun ou si peu d’acteurs sont fichus de penser à leur père, ou ne pensent qu’à remercier la vie et l’amour, la mère reste tout de même la cible numéro un des greetings made in France.

Reines des cérémonies, la mère “digne” pour reprendre, à contre-sens, le concept de maman Badinter, est aussi une mode. Là ou la mère française de la Nouvelle Vague était d’abord une femme, cherchant à oublier le poids de la maternité dans la séduction voire dans le libertinage, la maman d’aujourd’hui est avant tout une ménagère de moins de cinquante ans, une mère dévouée aliénée, au mieux effacée, au pire dépressive, bref une femme dénuée de féminité, chiante aussi bien pour ses enfants fictionnels que pour son public. Récemment, il a fallu des réalisateurs comme Christophe Honoré pour avoir l’audace d’adapter Bataille et donner le très déroutant “Ma mère”.

Mais plus récemment encore, il y a eu “Mother”. Ce film coréen de Joon-Ho-Bong, qui non seulement a osé crée une nouvelle image de la mère cinématographique, mais a brisé les codes de la représentation de la famille coréenne. La mère (Kim Hie-Ya) est anonyme et célibataire, elle est “la mère” et rien d’autre, les simples éléments biographiques qui sont donnés d’elle, tournent autour de la vie de son fils, Doo-Joon (Won Bin), un grand dadais un peu simple d’esprit, qui se retrouve un jour, accusé de meurtre. Le cliché arrive à grand pas, se dit-on, le combat effréné d’une alter-ego asiatique de Betty Mahmoody, qui vous tirerait la larme des yeux à la ventouse s’il le fallait…

Mother

Kim Hie-ya - Mother-

Non, “Mother” protège son grand fils, jusqu’à dormir à ses côtés toutes les nuits, mais rêve, pourtant, de fuir cette maternité carcérale, par le suicide autrefois, par des médecines occultes, aujourd’hui. “Mother” est une nouvelle pietà qui fuit en avant vers le véritable coupable du meurtre, et débarasse de ses toiles d’araignées, l’image si commune et polissée de la mère-courage. L’épreuve que le hasard lui impose, lui permet de crier, d’enfreindre, tout ce qu’elle a toujours interdit à son enfant, Elle qui restait cantonnée derrière une vitre pour échanger avec son fils, se cogne enfin aux autres, dès lors que commence sa propre enquête-introspection. Avec la compréhension, viennent la fuite du présent et des souvenirs, l’oubli, la libération, qui repousse la caméra hors-champs. “Mother” deviendra une femme d’extérieur, et ne sera filmée que de cette manière, durant les dernières secondes du film.

Là où le rôle de parent peut encore nous surprendre, du moins au cinéma, n’est donc sûrement pas à un chevet ou à un téléphone. Joo Ho Bong en a dressé un autre portrait: une maternité qui s’assume, tout en revendiquant une certaine idée de la liberté (deux idées difficiles à rapprocher dans la conception occidentale de la mère). Une passion qui se vit jusqu’à la folie : une danse incongrue au milieu d’un champs, scène d’ouverture d’un film sur une révolution passionnelle.

Voir c’est agir, un portrait d’Anna Politkovskaïa

Posted onNovember 18, 2009 
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Le 18 novembre sortait dans deux salles parisiennes Lettre à Anna, un documentaire d’Eric Bergkraut sur la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006.

Après un rendez-vous téléphonique manqué avec le réalisateur, je suis allée forcer sa porte, accompagnée de ma consoeur de Mes idées week-end à Paris .  Nous voyant sur son palier, il nous sourit:”La détermination, vous en aurez besoin dans votre métier!” et nous accueille alors sur un coin de table du haut de son septième étage de la rue St Denis.

“J’ai rencontré des jeunes femmes tchétchènes en Suisse  qui m’ont raconté leur histoire, ce qu’elles avaient vécu en Tchétchénie. Et puis, ça m’a conduit à faire un premier film, Coca, la colombe de Tchétchénie. C’est dans ce contexte que j’ai connu Anna, qui faisait quelques petites apparitions dans le film. J’ai gardé toutes les archives et au moment où elle a été assassinée, je me suis souvenu de ça”. Eric Bergkraut, qui raconte à mi-voix, les yeux perdus dans les toits de Paris, la genèse de son film, semble être de ceux qui se méfient des évidences. A la question concernant les rapports qu’il entretenait avec la journaliste, il répond, sourire en coin: “Ah, écoutez, si vous commencez à me poser les mêmes questions que les autres….” De même, il ne s’étendra pas sur le choix de l’actrice Catherine Deneuve pour le doublage d’Anna Politkovskaïa. Trop people pour cet homme qui se demande “si son film va pouvoir le faire vivre lui et ses enfants”.

Eric Bergkraut, Catherine Deneuve et la soeur d'Anna Politkovskaïa

Eric Bergkraut, Catherine Deneuve et la soeur d'Anna Politkovskaïa

Le réalisateur suisse, qui ne parle pas russe et n’avait aucun lien avec la Russie avant son premier film, se fait une obligation morale de ne jamais accuser rien ni personne. Lettre à Anna est une lettre d’admirateur et d’ami à une femme qu’il aurait aimé mieux connaître. Il fait volontiers la part des choses entre le système politique de Poutine – en vigueur à l’époque où Anna Politkovkaîa se trouvait en danger de mort- et la Russie qu’il évoque avec bienveillance et un certain relativisme:”les libertés sont aussi en danger en France et en Italie par exemple”.

L’histoire de Lettre à Anna part de là, peut importe l’exactitude du résultat pourvu qu’il soit personnel: “J’aurais pu faire un film à partir d’images d’archives, ça aurait été plus simple. Je trouvais plus intéressant de valoriser celles que j’avais. Vous n’allez jamais raconter toute une personne. C’est tellement mystérieux qui nous sommes.” Reconnaissant volontiers l’impossibilité de donner une consistance à un symbole du combat pour la liberté d’expression, avec quelques images d’archives, il insiste cependant: “Elle est devenue une icône, je lui ai redonné un visage”.

http://www.dailymotion.com/videoxb91k0

Si le film rappelle le rôle déterminant d’Anna PolitkovskaÏa dans la dénonciation de crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en Tchétchénie, on découvre aussi cette femme à travers les paroles de ses enfants, Ilia et Vera, de son ex-mari, de son amie tchétchène, Zainap. Filmée la plupart du temps en gros plan, on découvre des yeux verts souvent légèrement fardés de blanc- Vous êtes bien sur Profession Reporter et non sur Elle.fr, rassurez-vous- . Les premières paroles du film sont celles du regard d’un homme sur une femme. Le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta décrit une beauté du XIXème siècle, mystérieuse, remarquée de la gente masculine. La beauté d’une femme qui riait souvent, beaucoup moins durant les dernières années de sa vie.

Ces remarques très personnelles semblent presque hors-sujet lorsqu’elles s’appliquent à Anna Politkovskaïa. Les témoignages très intimes de sa famille et quelques paroles épistolaires du réalisateur qui accompagnent la promenade interminable de la journaliste dans un parc de Moscou, seront les seules marques d’un documentaire-portrait d’Anna Politkovskaïa. Le style très épuré et l’absence totale d’effets esthétisants réduit le film d’Eric Bergkraut à un simple reportage. Il a certes su déceler l’épouse oublieuse de son mari, la mère autoritaire, la collègue journaliste froide et tenace, l’amie dévouée. Mais si ce portrait demeure, de manière compréhensible, incomplet, il montre le visage d’un journalisme victorieux. Car à travers le panorama du travail de la journaliste, c’est une Russie en colère, peu exposée aux caméras, qui émerge, roses à la main, devant le domicile de la journaliste, lieu du crime politique.

Avant de nous laisser partir, Eric Bergkraut semble encore s’amuser de cette visite inattendue:”Je ne sais vraiment pas comment vous avez fait pour passer toutes les portes et arriver jusqu’à la mienne, mais ça, après tout, c’est votre secret.” La volonté de ne pas tout saisir, leitmotiv de cet homme est aussi la marque de fabrique du cinéaste.

Sexe, jalousie et crise financière au cinéma

Posted onNovember 10, 2009 
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Ce titre a peu de rapports avec ce qui va suivre. Mais c’était un moyen simple et rapide d’être un peu mieux répertorié par Google.

Venons-en tout de suite au vif du sujet. Mercredi 11 novembre, jour férié, j’étais sur la brêche pour mon public. J’ai inutilement courtisé MK2 pour obtenir une interview de Serge Bromberg, conservateur de cinéma et réalisateur de l’Enfer. Mais sans succès. Pensant fermer ce blog et rendre mon tablier, une main invisible qui n’a rien d’économique (et qui se reconnaîtra, encore merci!) aide le miracle journalistique. Rendez-vous pris au cinéma le Balzac, où l’interessé (ou l’intéressant, c’est selon) présente son film.

Serge Bromberg

Serge Bromberg

l’Enfer raconte la jalousie délirante et la paranoïa d’un mari (Serge Reggiani) à l’égard de sa femme (Romy Schneider). S’en suit la destruction d’un couple dans les psychoses et les malentendus. Henri-Georges Clouzot, en 1964, n’a pas tourné depuis quatre ans. Il se remet d’une dépression, et fait son retour à une époque où la Nouvelle Vague avait déjà noyé le cinéma de la décennie précédente. Toute l’ambition de Clouzot était de révolutionner la narration cinématographique en matérialisant un état psychique par  l’image. Les situations réelles filmées en noir & blanc laissent place aux délires du mari, en couleurs et en images surréalistes.

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C’est l’histoire d’un film maudit. Pourtant, la production devant les yeux pailletés de Romy Schneider avaient immédiatement déclaré “budget illimité”. Mais le scénario remis en question par son auteur, les tensions au sein de l’équipe, les acteurs qui désertent le plateau et l’infarctus du réalisateur viennent définitivement clore l’aventure. Pour Serge Bromberg, l’Enfer est d’abord l’histoire d’une « blague » avec ses collègues de Lobster Films sa maison de production: “Je parlais souvent de l’Enfer, alors on s’est dit qu’on allait appeler les Archives françaises du film. Durée de la recherche, 34 secondes.” La veuve de Clouzot, Inès aura pourtant eu du mal à lui lâcher les bobines. Il aura fallu qu’ils restent tous les deux bloqués, pendant une heure, dans son ascenseur, pour que le plaidoyer du réalisateur fonctionne.

Serge Bromberg préfère insister : « On a fait un long-métrage autour de l’aventure de Clouzot, mais ce n’est surtout pas la manière dont il l’aurait monté. On a fait un vrai film, pas un documentaire. » Et lorsqu’on lui demande ce qu’il pense du film qu’en avait fait Claude Chabrol, à partir du scénario original, il répond, avec une moue pleine de dédain: “C’est rien, un navet”. Inès Clouzot avait elle-même déclaré dans le Libération du mardi 10 novembre avoir “regretté” la cession des droits du scénario à Chabrol, pour un résultat qu’elle a qualifié de “massacre”. C’est vrai que des Biches aux Noces rouges, Chabrol n’a jamais vraiment su exploiter le thème de la jalousie, comme s’il cantonnait cela à un exercice commercial, à une farce. Nous aurons sûrement l’occasion d’y revenir dans un prochain billet.

Cet amoureux du cinéma a réalisé ce  «geste artistique» à partir de bobines non montées et sans son. Pour le compléter il a fait appel à des acteurs, Bérénice Bejo et Jacques Gamblin : «  On a rencontré plein d’acteurs, il y en a même un qui m’a dit un truc terrible :‘Je comprends bien ce que je vais vous apporter mais je ne comprends pas ce que vous allez m’apporter.’ Je ne citerai pas de nom.  J’ai payé son café et je me suis barré. Bérénice et Jacques m’ont choisi. Des acteurs qui prennent ce genre de risque, c’est génial  Ils ont demandé à avoir le scénario entre les mains, tout le temps, pour bien montrer qu’ils ne se prenaient pas pour Romy Schneider et Serge Reggiani. » se rappelle le réalisateur. Sur le départ, entre deux poignées de main, et des embrassades, il confie : « On sort en miettes de ce genre d’expérience. J’ai l’impression d’être un alpiniste qui est arrivé en haut de l’Everest et qui se dit : ‘Bon…Et maintenant ?’ J’ai trois, quatre idées de projets, mais il n’y en a aucune qui tient la route à côté de ce que je viens de faire ».

Un documentaire sur un film de Clouzot, cela s’annonçait, pour moi, aussi frustrant qu’une bande annonce. Mais la curiosité l’emporte. Il est important de savoir à quel point un échec peut être brillant parfois. Visconti considérait Ludwig comme un échec, alors que c’est l’un de ses plus beaux films. Dans l’Enfer, la fiction a rejoint la réalité, puis le documentaire. Il est le portrait de ces cinéastes, esthètes jusqu’au bout de la caméra,  qui voient comme du papier mâché, de véritables pièces de musées. Lorsque l’on voit Romy Schneider rejeter de la fumée de cigarette, en déshabillant le spectateur du regard, on aurait envie qu’Henri-Georges Clouzot soit encore vivant pour lui dire qu’il a été stupide de ne pas avoir été assez sûr de lui et de son talent.

Profession Reporter, le seul blog au monde qui vous donne l’occasion de conclure avec Romy Schneider:

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