Kathputli Colony, le bidonville des artistes

Ce n’est pas un bidonville ordinaire. Ce gigantesque slum de la périphérie de Delhi abrite une impressionnante effervescence artistique. Depuis un demi-siècle, marionnettistes, dresseurs d’animaux, magiciens et danseurs, ont élu domicile à Kathputli Colony…

Malgré la pauvreté des lieux, les enfants du bidonville débordent de joie (Colin FOLLIOT)

A quelques stations de métro du cœur de Delhi s’étend l’un des plus grands bidonvilles de la capitale indienne. Derrière de hauts murs de béton surplombés de fils barbelés, se cache une véritable ville dans la ville, où vivent près de 15 000 familles. Pour un visiteur peu aguerri, trouver son chemin dans les dédales de cette fourmilière humaine est loin d’être facile. Si les maisons sont en dur, la rue a tout d’un caniveau à ciel ouvert : ici pas de voierie, ni d’installation sanitaire, seulement des flaques d’eau boueuse et des mouches par millions. L’électricité, quand il y en a, passe par d’innombrables branchements bricolés. Et tous les matins, les filles se lèvent à  l’aube pour aller pomper l’eau. Les enfants, bien plus nombreux que les adultes, jouent cul nu dans les ruelles malodorantes. Leur gaieté contraste avec la pauvreté des lieux. Impossible de faire trois pas sans être interrompu par les « hello ! » ou les « photo ! » joyeux des gamins.

« Les Maharadja ne faisaient plus appel à nous »

A première vue, Kathputli Colony est un bidonville comme il y en a tant d’autres dans les grandes villes indiennes. Pourtant, ce slum abrite bien plus que de frêles maisons. Des acrobates, des musiciens, des danseurs. Depuis leur plus jeune âge, les enfants baignent ici dans le monde de l’art. Le cœur du bidonville appartient à une communauté de marionnettistes, les Bhatt (environ quatre cents familles originaires du Rajasthan). Le terme Kathputli désigne d’ailleurs leur art ancestral, la marionnette à fils. Chaque famille possède sa propre « poupée de bois dansante », souvent fabriquée à partir de matériel de recyclage, qui se transmet de génération en génération. « A l’origine, les marionnettistes du Rajasthan sillonnaient les déserts pour raconter des histoires. Mais avec l’arrivée de la modernité et notamment de la télévision, les Maharadja ne faisaient plus appel à nous. Nous avons dû migrer à Delhi pour conjurer le destin », explique Kailash qui enseigne son art aux enfants du bidonville pour faire perdurer la tradition.

Le jongleur, un des personnages typiques de l'art du Kathputli (Colin FOLLIOT)

S’il n’ont pas levé tous les préjugés liés à leur caste, les Bhatt sont néanmoins reconnus pour leur art, y compris au-delà des frontières. « J’ai appris l’art du maniement de la marionnette ici, pendant un an et demi, avant de fonder ma propre compagnie au Mexique »,  explique Diego.  Aujourd’hui, il revient  pour acheter des marionnettes et « rendre un peu de ce que Kathputli lui a donné ». Les marionnettistes du bidonville ont joué pour de grandes organisations internationales tels que l’UNICEF et participé à de nombreux festivals tant en Inde qu’à l’étranger. Les habitants de Kathputli se plaisent d’ailleurs à dire qu’il n’existe aucun foyer de leur communauté dont l’un des membres n’aurait pas voyagé pour présenter un spectacle. Mais une fois le travail fini, les artistes retournent dans leur slum. Certains ont pourtant des revenus très convenables. Dans les ruelles du bidonville, on remarque parfois la présence de motos rutilantes tandis que des ados brandissent des portables dernier cri. « Si nous quittons le bidonville, nous perdons notre marque et nous aurons moins de travail », précise Kailash pour qui « c’est aussi la promiscuité entre artistes qui stimule la créativité de la communauté ».

Quelques vieux singes, c'est tout ce qu'il reste des animaux que dressaient les Kalendars (Colin FOLLIOT)

« Nous ne pouvons plus faire notre métier »

La relative prospérité du groupe des marionnettistes demeure cependant une exception. Les ruelles du quartier des Kalenders, communauté musulmane de magiciens et de dresseurs d’animaux, sont encore plus étroites et insalubres. « Depuis que le gouvernement a mis en place un programme de protection des animaux, nous ne pouvons plus faire notre métier », regrette Ibrahim, le chef du groupe. Le vieil homme, dont les yeux sont rongés par le diabète, tend une photo usée où sa famille pose avec son ours. Aujourd’hui, il ne reste que quelques  vieux singes affamés se terrant dans les recoins les plus obscurs du quartier.

Le bidonville accueille un temple hindou, mais aussi une mosquée et une église. Les différentes communautés vivent en harmonie, unis par la solidarité entre artistes. Unis également contre le gouvernement qui prévoit de détruire le bidonville. Ils luttent pour préserver leurs modestes habitations, mais aussi pour  sauvegarder une culture menacée de disparition.

Alexandre DEVECCHIO et Colin FOLLIOT (avec Juliette DROZ)

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