Il était une fois un jeune reporter belge. Sa houppette et son petit chien blanc ont fait le tour du monde. Oui, Tintin est probablement le plus emblématique des journalistes de bande dessinée. Il n’est pas le seul : Spirou, Fantasio et leur collègue Seccotine, Ric Hochet ou Clark Kent (alias Superman) ont eux aussi embrassé la profession. Le neuvième art a souvent été attiré par le journalisme, même si ce n’est la plupart du temps qu’un prétexte. Malgré ses nombreuses aventures, Tintin ne semble jamais vraiment travailler, à l’exception du premier album, Tintin au pays des Soviets. « L’actualité a toujours été présente dans la BD, dans les premiers Tintin par exemple, rappelle Jean-Christophe Ogier, journaliste à France Info où il a fondé le Prix de la BD de reportage et d’actualité. Ce n’est pas un hasard si Hergé a réalisé plusieurs versions de Tintin au pays de l’or noir, au gré des événements. »
Mais la bande dessinée peut aussi être un format journalistique. « Quand on parle de BD reportage, on entend des œuvres pour lesquelles les auteurs ont puisé leur inspiration dans l’actualité, explique Jean-Christophe Ogier. Cela permet de mettre en scène des images et propos qu’on ne pourrait pas montrer autrement. » Un exemple, les procès, auxquels les caméras de télévision n’ont pas accès. Le dessinateur Tignous et le journaliste Dominique Paganelli ont ainsi raconté en images le procès Colonna.
Les pionniers ne sont pas nés d’hier. L’auteur américano-maltais Joe Sacco a été l’un des premiers à mêler journalisme et bande dessinée, dans Palestine, en 1993. L’apport de la BD au journalisme rappelle le genre inventé dans les années 1960-1970 par les pionniers du « Nouveau journalisme ». Tom Wolfe, Truman Capote, Hunter S. Thompson ou Norman Mailer ont accentué l’art de la mise en scène, des détails et les récits à la première personne. Un peu comme le fait la BD aujourd’hui.
Journalistes et dessinateurs utilisent en fait les mêmes techniques. Lorsque Patrick Chappatte part en reportage à Gaza, en Ossétie du Sud, en Côte d’Ivoire ou à Nairobi, il le prépare en amont. « Sur place, je prends des rendez-vous, des notes, des photos, toute une matière journalistique que je collecte, raconte-t-il. Mais je ne dessine jamais là-bas, je monte ma BD chez moi comme on monterait une vidéo. »
Un nouveau public
Les auteurs de bande dessinée apportent au reportage leur subjectivité. Pour le dessinateur Maximilien Le Roy, ce regard n’est pas en contradiction avec le journalisme: « L’impartialité journalistique n’existe pas, on a tous nos grilles de lecture. Si vous prenez un journaliste français et un journaliste allemand pour parler du bombardement de Dresde, les faits seront les mêmes, le nombre de bombes ne changera pas, mais ils écriront deux articles totalement différents. »
En se mettant à la BD, les médias courtisent un nouveau public. « Le côté visuel permet aux lecteurs de développer une empathie, reprend-il. Grâce à la bande dessinée, on sensibilise à des sujets politiques ou historiques des gens qui ne seraient pas attirés autrement. » La Palestine, Gaza, la Côte d’Ivoire, des sujets souvent difficiles d’accès. La bande dessinée est « une porte ouverte vers des sujets souvent dramatiques, renchérit Patrick Chappatte. On ne leur accorde pas forcément beaucoup d’attention en temps normal. Et puis grâce à la BD, ils ont trois pages au milieu du Temps. Le dessin renforce le côté humain, en gardant de la distance. On peut faire passer la force d’un sujet sans l’aspect voyeuriste de la photo. »

Joe Sacco. Palestine
Les journalistes aussi sont séduits par ce nouveau mode de traitement de l’information. Certains l’ont même adopté. En 2010, le Prix France Info de la BD de reportage et d’actualité a été remis à L’affaire des affaires. Yan Lindingre et Laurent Astier en signent le dessin, le journaliste Denis Robert le scénario.
« Une niche visible »
Si elle existe depuis longtemps, la BD de reportage est à la mode aujourd’hui. En publiant un hors série en bande dessinée, le Monde diplomatique a voulu « faire un pas de côté », explique Mona Chollet, journaliste qui a participé au projet. « Nous sommes habitués à une forme d’écriture un peu austère, que l’on assume, la BD nous a permis de développer nos sujets sous une forme différente. » L’éditorial du numéro annonçait que le Monde diplomatique ne serait plus qu’en format dessiné à compter de janvier 2011. « C’était une blague, s’amuse Mona Chollet. Mais tout le monde y a cru. »
La revue XXI consacre trente pages à la bande dessinée dans chaque numéro. Une volonté de renouveler le genre journalistique. « Patrick de Saint-Exupéry est un ancien grand reporter, il a voulu accorder une grande place aux reportages traditionnels, mais aussi aux romanciers, à la photo et comme c’est un grand amateur de BD… » explique Jean-Christophe Ogier.
Pour la 17e édition du prix France Info, Jean-Christophe Ogier a reçu deux fois plus d’ouvrages que les années précédentes. Il vient juste d’en terminer la sélection. Au menu, des genres très divers:
- Sarkozy et les femmes du dessinateur Aurel et du journaliste politique Renaud Dély,
- le hors série du Monde diplomatique,
- Immigrants (collectif), avec des récits de Christophe Dabitch,
- Ahmadinejad atomisé de Sifaoui et Bercovici,
- Quai d’Orsay d’Abel Lanzac et Christophe Blain
- Gaza 1956 de Joe Sacco
- War songs d’Ivan Brun
« A chaque fois, il s’agit d’un véritable travail d’enquête ou de biographe, observe-t-il. Pour Gaza 1956, Joe Sacco est parti d’une note de bas de page dans un rapport de l’ONU, puis il a enquêté, retrouvé des témoins, les a confrontés… Il a véritablement passé un cap. » Selon lui, la BD permet de « parler de l’actualité de manière différente ».
La BD de reportage prend une place plus importante dans les médias aujourd’hui. « On lui accorde beaucoup d’attention en ce moment, note Patrick Chappatte. C’est une niche, mais une niche visible. » De là à fonder un support qui lui soit entièrement dédié, la route est longue. « Les deux sont complémentaires, reprend-il. La BD est là pour renouveler les approches de la presse ou du Web. »
Laurence Gallois