Je viens de tomber sur une analyse* intéressante de l’impunité dont bénéficient en France les élites, en particulier les élites culturelles.
Selon l’auteur, Michael Kimmelman (New York Times), il s’agit là d’une réalité ancienne. L’intelligentsia française, formée sur les mêmes bancs, fait preuve depuis des siècles d’une grande connivence:
“La classe dirigeante française était jadis issue de l’Ancien Régime. Aujourd’hui, [c'est] un réseau de politiciens, d’artistes et d’intellectuels très en vue, qui ont des relations haut placées et ont tous fréquentés les mêmes écoles”.
Ah, la solidarité de ceux qui ont fait une grande école… Pour avoir fait Sciences Po, je connais. Il faut dire que le système éducatif français est un véritable rouleau compresseur, qui démoralise chaque année des milliers d’étudiants pour n’en récompenser que quelques-uns. Du coup, ceux qui survivent à la prépa et parviennent à intégrer une grande école se serrent les coudes. Quitte, selon Kimmelman, à dépasser certaines limites:
“les artistes et intellectuels français les plus éminents (…) sont persuadés que l’excellence de leur travail les autorise à bafouer la morale.”
D’après Kimmelman, c’est ce raisonnement typiquement français (”X est tellement brillant / talentueux qu’on lui pardonne ses dérapages) que Frédéric Mitterrand a exprimé lorsqu’il a défendu avec véhémence le cinéaste Roman Polanski, jugeant son arrestation en Suisse, le 26 septembre dernier, de “chose épouvantable et totalement injuste”.
Kimmelman liste alors d’autres exemples passés d’”impunité culturelle”:
- quand le philosophe Louis Althusser a étranglé sa femme en 1980 (dans leur appartement de l’Ecole Normale Supérieure), les intellectuels français se sont empressés de le soutenir. Althusser, qui souffrait de troubles psychiques, a échappé à la prison, mais pas à l’hôpital psychiatrique.
- Cesare Battisti, l’écrivain italien condamné dans son pays en 1979 pour terrorisme et assassinat, s’est échappé de prison en 1981 et s’est réfugié en France, où il a pu vivre tranquillement comme romancier jusqu’en 2004.
- Quand Bertrand Cantat, le chanteur de Noir Désir, a tué sa petite amie Marie Trintignant à Vilnius en 2003, le show-biz français s’en est ému, réclamant des circonstances atténuantes pour ce romantique passionné et marqué à gauche.
Je pousserais plus loin l’analyse de Kimmelman: les élites politiques aussi bénéficient de cette indulgence à la française. Sinon, comment expliquer le fait que Jacques Chirac, notre ripou national pour lequel l’heure de vérité judiciaire approche, soit aujourd’hui l’homme politique préféré des français?
En France, les politiciens, de gauche comme de droite, semblent tous avoir leur lot d’”affaires” sans qu’on réclame leur destitution. On l’a très bien vu avec l’affaire Frédéric Mitterrand: au plus fort de la polémique concernant son livre La Mauvaise Vie (où Frédéric raconte sa débauche sexuelle avec des “garçons” Thaïlandais), deux tiers des Français souhaitaient qu’il conserve son poste de Ministre de la Culture.
En France, on est tellement indulgent en politique qu’on revoit toujours les mêmes candidats aux élections (y compris ceux qui font l’objet d’une information judiciaire, hein Julien Dray). Aux Etats-Unis, quand un candidat perd, il n’ose plus se présenter! On ne verra jamais là-bas quelqu’un se porter six fois candidat à l’élection présidentielle, comme notre mythique Arlette.
Pourquoi cette différence culturelle fondamentale? Pour Kimmelman, “les Américains, qui ont démocratisé la célébrité, n’aiment rien tant que faire dégringoler les people de leur piédestal. N’importe quelle infraction peut faire l’affaire”.
C’est tellement vrai: la polémique, c’est le sport national des américains. Si bien que Barack Obama fait actuellement face à des accusations de sexisme pour avoir simplement organisé à la Maison Blanche une partie de basketball 100% masculine…
Pour le plaisir… Go Barack!

Crédit photo: Emmanuel Dunand AFP/Archives
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*L’article de Michael Kimmelman, a été traduit par Courrier International (n° 989, 15-21 octobre 2009) sous le titre “Polanski, Mitterrand et les intellos français”. Il est disponible ici en français pour les abonnées et ici pour les anglophones.



4 responses so far ↓
Lauren // oct 26th 2009 at 23:45
C’est pas faux tout ça… -> Youpi, on va pouvoir commettre plein de crimes ! Gnark gnark gnark.
Quant à Obama, sexiste je sais pas, mais sexy…
Alors comme ça les commentaires sont payés en brownies ? Bon ben tu m’en gardes 2 de côté alors !
Clarouille // oct 28th 2009 at 23:41
J’adore te lire, c’est un réel plaisir, c’est vif, piquant, drôle, fin, intelligent… Ton écriture t’es complètement fidèle. GO NATALIE!
Natalie // oct 29th 2009 at 18:10
MERCIIIII Clarou ça me fait vraiment plaisir ce que tu dis… love love <3
Fanfan de Bruxelles // nov 9th 2009 at 15:24
Ouh la ! VASTE sujet …
Tes exemples sont justes et parlants, mais si je n’avais pas tant la flemme, je pourrais en trouver autant contre le puritanisme et l’hypocrisie américaine …
Sans rancune bien sur, j’espère …
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